+ Chroniques des Anciens

René Binamé

  • INTERVIEW VENDETTA n°8 :

René Binamé est un groupe que l’on aime beaucoup par ici, à cause de leur punk original, de leurs textes intéressants ou hilarants et surtout à cause de leur sérieux sens de l’humour. On les apprécie encore plus depuis qu’ils sont gentiment venus à Toulouse pour un concert de soutien aux Jeunes Libertaires. Je profitais d’un festival aux Tanneries à Dijon, le premier novembre 2002, pour poser quelques questions à Es Gibt. Il a même relu ses réponses, ce qui explique la clarté des phrases pour du live, et Binam’ en a profité pour ajouter deux trois trucs.

René Binamé, est ce que c’est des gens qui travaillent ? Vous habitez où ?

EG : Y’en a un qui habite à Bruxelles, les autres autour de Bruxelles, à 30-50 km. On travaille le moins possible, ce qu’il faut pour bouffer et payer les factures etc. On travaille pas tout le temps mais y’en a toujours l’un ou l’autre qui travaille. On se paye pas sur l’activité musicale. Disons qu’on essaie qu’elle soit auto-suffisante, pour pouvoir faire les concerts qu’on a envie de faire en sachant seulement qu’il faut payer l’essence, la camionnette, l’entretien du matos, le téléphone, toutes les conneries comme ça. Si "on en vivait", il faudrait en faire pour qu’il y ait des thunes qui rentrent etc. C’est un choix quoi.

J’avais cru comprendre que vous habitiez tous dans une même maison ou immeuble squatté ?

EG : Ce sont des légendes... [ndv : ah ben grâce à Vendetta, un vilain ragot de moins !] Personne d’entre nous n’habite dans une maison "occupée", au sens légal..., mais on en fréquente évidemment, on y a des potes, on y joue...

Et un des anciens guitariste de Hiatus (défunt groupe de crust considéré par beaucoup comme une référence) a joué dans RB, c’est fou ça !

Bin : C’est complètement ouf ! Azill a joué dans René Binamé et Hiatus en même temps, et même, encore plus ouf, Jonas a joué de la guitare dans René Binamé avant de jouer de la basse dans Hiatus.

C’est parce que la Belgique est un petit pays ?

Bin : S’il faut absolument une explication autre que nous nous sommes connus et appréciés et que nous avons aimé jouer ensemble, pourquoi pas celle là, mais il y a bien plus de gens mille fois plus proches géographiquement qui n’ont pas joué dans René Binamé.

Ca vous arrive de jouer dans des concerts de crust ?

EG : Les critères c’est pas tellement le style. Lorsque nous sommes contactés, nous essayons de percevoir les motivations du côté des organisateurs. Tu peux être en contact avec quelqu’un de super enthousiaste qui a envie de te faire venir mais il s’agit de savoir si sur place il n’est pas le seul. Et je ne sais pas si dans un truc complètement crust, les gens qui ont envie de voir que du crust, est ce que ça les amuserait de nous voir ? Souvent c’est comme ce soir, c’est mélangé. C’est le genre de catégories et d’écoles qu’on ne discute pas trop.

Je connais pleins de gens qui connaissent le premier album et qui apprécient beaucoup et après quand il y a eu du synthé ça les a rebuté, il semblerait que c’est un instrument qui rebute les punks ?

EG : Ce n’est pas ce qu’il nous semble...

Mais avez vous remarqué un net changement ?

EG : C’est rigolo dans la mesure où c’est parfois difficile de savoir en concert qui fait quoi au niveau des sons. Y’a des morceaux où le synthé fait la basse, ou des sons distos, des trucs bizarroïdes. Et sur le disque aussi on mélange un peu les bidouillages... On écoute tous des tas de trucs et c’est tant pis pour ceux qui ne font pas la même chose. Cela fait maintenant 9 ans qu’il y a du clavier dans le groupe, c’est-à-dire près des 2/3 de son existence, il fait un peu partie du décor (rire).

Loin de moi l’idée contraire ! Une autre particularité de RB est qu’il n’y a pas de frontman comme on dit...

EG : Effectivement. [ndv : oui je sais je suis très observateur]

...parce que souvent, ailleurs comme chez les punks (et malheureusement chez les punks pourrait on dire) le chanteur fait le guignol et c’est un peu la star du groupe. Chez vous y’a personne qui fait le guignol.

EG : ...ou on le fait tous un petit peu. C’est un truc que j’aimais bien dans le groupe quand j’étais spectateur. [ndv : en fait je voulais dire que comme ça il ne peut pas y avoir de star/frontman]

Et vous tirez à combien ?

EG : Quand on sort un CD on en presse un millier, puis quand il n’y en a plus on les represse, c’est-à-dire que le premier CD [ndv : d’ailleurs d’abord sorti en LP] c’est genre trois ou quatre milles. La discographie est assez compliquée, y’a les albums et les espèces de disques bizarres. Le dernier arrive au bout de son premier tirage plus l’édition sortie au Québec, avec une compile de tounes des autres disques sur la place restante.

Et le vinyle, c’est pas dommage d’avoir arrêté ?

Bin : Bof, pas sûr, c’est un bon début, l’idéal serait d’arrêter le CD aussi.

Charb a réalisé une de vos pochettes, ainsi que le gars qui fait cow-boy jean (j’ai oublié son nom, désolé), comment une telle collaboration s’est elle faite ? Et maintenant ?

Bin : Her Seele [le gars qui fait cow boy jean...] nous avait invité a jouer dans un festival qu’il organisait à Torhout en Flandre, lors de la préparation du CD anti-papique, il a coulé de source de lui demander un dessin pour la couverture, il a fait la totale et a remis ça quelques années plus tard avec un superbe Cow-Boy Henk (en vo in het vlaams) en Pêre Noël à la hotte bien garnie (illustration de "j’ai tout ce qu’il faut dans ma hotte pour assainir toute la clique des affameurs de l’univers" dans la version de Noël du Père Lapurge). Charb, c’est moins personnel, ça c’est fait en deux coups de téléphone. A l’époque, nous trouvions Charlie Hebdo décapant et intéressant, il l’était peut-être, ce serait une bonne idée d’aller vérifier, les derniers qui nous sont arrivés dans les mains était au contraire exaspérant malgré Charb justement, Siné et Gébé. Triste.

Vous jouez une fois par semaine en moyenne, non ?

EG : On fait une trentaine de concerts sur l’année. On pourrait en faire plus si on répondait à la demande, si on la titillait un peu. En plus des concerts isolés on se fait quelques gros wéékends, comme ça, vendredi/samedi/dimanche, on doit compter avec les contraintes de boulot, puis y’en a deux qui ont des bambins, et on jongle un peu avec tout ça. On ne se sent pas de partir 15 jours ensemble sur les routes, à la trash, concert sur concert.

Vous êtes allé au Canada quand même ?

EG : C’est une des seules fois où on a fait une espèce de tournée, une douzaines de dates en deux semaines et c’était très chouette mais en même temps c’était très vacances. Il faisait beau, on était dans un grand autobus, tout ça... et de voir comme notre zique circule là-bas, c’est marrant de faire 6000 km et de tomber sur des gens sympathiques qui connaissent ce que tu fais. Ici une tournée de ce style pourrait s’organiser en mettant bout à bout les endroits où on sait qu’on peut passer, en faisant un tour plutôt ques des allers-retours, mais voilà, c’est un truc qu’on fait pas.

Vous ne jouez quasiment que dans les pays francophones ?

EG : Mais depuis pas très longtemps on commence à faire des concerts en Hollande, un peu dans le même genre de circuits qu’en France ou en Suisse ou en Belgique. A la limite plus en Hollande que dans la partie néerlandophone de la Belgique. Et chaque fois qu’on en fait un il y a des propositions pour d’autres. En général, on se promène plutôt dans la francophonie, effectivement. Par rapport à ce qu’on chante, en français, c’est important pour nous de pas juste balancer la sauce musicale et basta pour le reste. Par rapport aux autres langues, ça pose des limites de communication réciproques, qu’on assouplit pas en une soirée.

Une question people : Hermann (un des guitariste) a-t-il toujours le même t-shirt, ou il l’a en plusieurs exemplaires ? (c’est-à-dire celui qui parodie Motörhead, mais en fait je me suis planté car ce soir là justement il en avait un autre. Ou alors il l’avait en dessous ?)

EG : Il faudrait lui demander.

J’ose pas...

EG : Mais si tu vas comme ça chez lui la semaine il est sapé exactement comme il est quand il vient au concert. Il doit avoir des doubles pour la lessive.

Et ça veut dire quoi René Binamé ?

EG : C’est un nom comme Muller en Suisse, ou pas tout à fait Dupond [ndv : ou Dupont ?] en France. Le nom "René Binamé et les Roues de Secours" c’était un peu en réaction aux noms de groupes à particules anglophones "untel and the machin" version crédibilité. René Binamé et les Roues de Secours, cela prenait un peu le contre-pied de ça. Puis finalement avec le temps et les changements de formations c’est plutôt devenu René Binamé (increvable ?).

Et Aredje ?

EG : "Ké n’aredje" en wallon c’est un peu "quel bordel", "quel vacarme", "quel désordre".

Et chal e asteure ? (le truc qu’y a marqué au dessus)

EG : C’est "ici et maintenant". Par rapport à toutes les promesses qu’on nous fait, par rapport à la patience dont on nous demande en général de faire preuve, "travaille plus pour avoir moins et le bout du tunnel ce sera pour plus tard"..., "ici et maintenant" c’est un peu l’urgence du "tout et tout de suite".

Vous avez un synthé, pas de frontman, vous chantez en français, vous avez pas un nom de gros méchant, c’est pas un problème pour faire du punk ?

EG : Justement on prend tous ces trucs-là un peu de biais, parce que c’est comme ça qu’on aime bien le faire. On ne se revendique pas d’une "scène". Les accointances "punk", c’est sans doute plus par rapport à une certaine démarche, à ce qu’on chante, que par notre musique. Je crois pas que nous fassions de la "musique punk". Bon, y’a un côté électrique dans les guitares, un truc un peu blues dans la première époque du groupe [ndv : et un truc plus disco maintenant ?], chacun vient comme dans tous les groupes avec ses propres goûts, mais c’est pas dans l’optique de défendre "une scène". Le synthé, le côté un peu pop, les reprises de chansons, pour nous c’est important parce qu’on se ferait chier à faire un truc formaté. Je crois que ceux qui aiment bien ce qu’on fait, c’est aussi à cause de ça.

Aredje c’est donc une feuille d’info et aussi un label, mais en fait seulement le label de René Binamé et des Slugs ?

EG : Oui, c’est pas vraiment un label, c’est les mêmes qui d’un côté font la musique et puis de l’autre... Enfin c’est Binam’ et Marcor qui s’en occupent. Binam’ s’occupe de la sortie des disques, y compris graphiquement, de la mise en page du zine, du site internet, des contacts pour la distro en magasin, pour les concerts. Marcor s’occupe de la vpc et de la table aux concerts.

Et Marcor c’est quoi ? C’est qui ?

EG : Selon nos auto-définitions de voyage : un des "pontes du label", ou encore "membre du crew", concept qui nous sert à compter les places dans la camionnette. Il y a longtemps on disait simplement que c’était "le manager des Slugs", et puis tu te rends compte que c’est plus compliqué que ça à cerner... On ne sait pas toujours exactement ce qu’il fait. Il s’est auto proclamé "beer-stage-manager". La chose la plus visible dont il s’occupe avec nous aux concerts c’est ce qui s’appelle en France la table de presse et que nous appelons le "stand" [ndv : en Belge ?].

D’après ce que j’ai cru comprendre (en lisant les pages "assez gué gué" mais néanmoins brut de brut de Marcor dans Aredje), il est quasiment a tous les concerts de René Binamé et des Slugs ?

EG : Des Slugs toujours, nous quasiment.

Et c’est ça qui m’interpelle, voir le même groupe en concert tous les week-end pendant plus de dix ans, c’est pas un peu lourd ?

EG : Ah ben il faut interviewer Marcor. D’ailleurs il se fait interviewer ce soir [ndv : Dans le fanzine suisse "Pendez les haut et court" du camarade Daniel]. Il va sûrement lire ce que je vais raconter ici, je vais faire attention à ce que je dis. On passe du temps à voyager pour les concerts ensemble. A des moments on s’est demandé si c’est nous qui avions créé le personnage de Marcor, mais on ne sait plus très bien qui est l’imitation de qui. Ou alors, dernière hypothèse, est-ce Marcor qui a créé en nous la part de nous même qui a créé Marcor, c’est assez métaphysique [ndv : je dirais même pataphysique].

C’est un peu le Mac Laren des René Binamé ?

EG : Non, pas tellement. Je ne crois pas. Il faudra lire l’interview de Marcor. Et à propos de "Mac Laren", je ne voudrais pas parler de ses passions secrètes...

Vous avez un site internet qui est assez mis à jour, et on peut trouver pas mal de chansons (toutes ?)...

EG : Oui, y’a au moins toutes les nôtres. Binam’ a lancé le site dans l’idée qu’on puisse s’y balader souplement sans lambiner des plombes pendant que se chargent automatiquement des choses "lourdes", images, animations... On choisit un peu ce qu’on a envie de voir donc y’a pas besoin d’une super connexion méga boostée. C’est pas la course à la technologie : "sur internet y a tout"... mais il faut acheter la machine qui assure. Bon forcément il en faut une (ou un cyber-brol du coin) pour aller sur le site, mais y’a moyen d’y circuler assez facilement. On vend aussi un CD gravé avec l’état du site à telle date.

Ca permet aux gens de télécharger vos chansons gratuitement sans avoir à payer les connexions ?

EG : Oui. Il y a deux trucs différents. Sur le CD tel qu’il est là je ne sais pas s’il y a la musique en MP3, je ne suis pas sûr. Pour ce qui est des chansons, la position de ne pas rentrer dans le système du droit d’auteur s’est clarifiée au fil du temps, par rapport à ce qu’on fait. Et conséquemment on refuse la logique de gestion des droits d’auteur par des sociétés de droits d’auteurs.

Vous avez fait un texte contre le droit d’auteur, et vous êtes le seul groupe que je connaisse qui ait fait un texte comme ça, même chez les groupes "politisés".

EG : C’est vrai que d’habitude les discussions s’arrêtent à : "les droits d’auteurs sont mal gérés par les sociétés qui s’en occupent", mais bon c’est un peu comme tout le reste de la société, on t’explique que ça irait mieux si il y avait pas la corruption, la "mauvaise gestion"...

Comme la télé "elle est pas bien mais ça pourrait être mieux"

EG : Oui, alors que c’est un produit comme tout le reste, donc c’est à l’image de tout le reste. Le droit d’auteur, c’est de la circulation d’argent, c’est du capitalisme, dans la musique comme dans autre chose. Là-dessus, le droit d’auteur, c’est un enrobage juridique, qui a la prétention de défendre "la création" et de protéger "le créateur" par rapport à ce qu’il fait.

Dans le texte vous attaquez aussi le concept de propriété intellectuelle. Les gens qui font de la musique n’ont ils pas le "droit" en tant que producteurs d’être reconnus et d’avoir un contrôle sur leur travail ?

EG : Le truc est complètement retourné par rapport à la réalité, comme on en discute d’habitude, parce qu’on te dit : "oui mais pour ne pas se faire arnaquer en tant que musicien il faut déposer les morceaux, pour qu’ils restent notre propriété et qu’ils ne puissent pas être utilisés par d’autres, notamment pour faire du fric etc..." Au-delà de la question de réclamer des sous quand quelqu’un joue ta musique, la copie ou la diffuse, il y la question du lien entre toi et tes morceaux. Nous sortons des disques avec les morceaux que nous avons joué et enregistré. Maintenant dire que cette musique "est à nous" et que c’est nous qui en sommes "les créateurs", faut déjà être assez culottés ! Toutes les musiques et tout ce qui sort, c’est toujours une re-digestion de tas de choses. Qui peut être originale, créative en tant que redigestion, mais dire "c’est ma création c’est moi qui l’ai inventée", faut vraiment être culottés. Une fois ces limites posées, dire que les morceaux tels qu’on les sort sont quand même "les nôtres", pourquoi pas, mais ça, ça n’a toujours rien à voir avec le droit d’auteur. Après il y a toute la mystification "on va se faire piquer nos morceaux". Franchement, je rigole. Quand tu commences à y réfléchir, tu te rends comptes qu’à un niveau plus global dans la musique et dans tout le reste, le droit de propriété intellectuelle sert plus comme espèce de brevet pour que certains en fassent travailler d’autres et que ça rapporte de l’argent sur la base d’un droit de propriété, comme une maison rapporte à son propriétaire parce qu’elle est reconnu comme tel. La base est bien triviale, matérielle, de l’ordre de l’appropriation privée, puis vient la formalisation juridique, "le droit", et enfin toutes les mystifications qui font apparaître ce "droit" comme "naturel", comme tous les autres "droits". Dans le domaine de la musique il y a vraiment chez nous tout un matraquage auprès des jeunes groupes : "le droit d’auteur c’est le salaire du musicien", "il faut déposer vos morceaux auprès de notre société", ce qui correspond en fait à déléguer la gestion de tes droits d’auteur à des sociétés de droit, à reconnaître d’abord cette existence des droits d’auteurs, tout en maniant menaces et appâts : "vous êtes démunis face au piratage", "il y a des sous à récolter auprès des radios etc". Cela participe de toute une politique de "professionnalisation", de "responsabilisation", d’encadrement des musiciens, des groupes. La seule perspective qu’ont à nous offrir ces bons apôtres du droit, c’est de devenir des employés de l’industrie du disque, d’une maison de disque, d’une société de droit d’auteur, d’organisateurs de concerts,... avec de beaux contrats dont on sera sensés être fiers. Et ça, c’est ce qu’on n’avait surtout pas envie d’être et de devenir, c’est devenu de plus en plus clair en cours de route. Le choix par rapport au droit d’auteur s’est imposé comme une conséquence logique.

Mais il semblerait qu’en France ça soit impossible de fabriquer un disque sans la mention "ce truc est protégé par machin", c’est-à-dire que sinon l’usine refuse de presser le disque.

EG : Non, je ne pense pas. Il faut parfois se contenter de déclarer que ces morceaux ne sont pas déjà "déposés". Il est faux que ne pas "déposer" les morceaux, les déclarer "propriété intellectuelle" ou ne pas être affilié à une société de gestion des droits d’auteur t’empêche de presser des disques. Tu peux donc ne rien faire de tout cela, et fixer toi-même les limites de "ton copyright personnel", en terme de copies, de diffusion… Nous on essaie d’être pas trop confus là-dessus. Sur le dernier disque on a mis une espèce de petit logo, qui passe un peu inaperçu, un détournement des campagnes anti-copie. En gros notre message c’est : "tant que nous pressons des CDs on sera content de les fourguer (en les vendant, difficile de faire autrement...), et puis faites autant de copies que vous voulez". Ajouter "hors motivations lucratives évidemment ", ce serait encore supposer qu’il y ait moyen de monter un business de copies de Binamé... Je pense qu’il y a d’autres filons plus juteux ! Concernant nos disques, il y a un truc qui est clair c’est que depuis les débuts du groupe, il y a une douzaine d’années, il y a beaucoup de copies (K7 puis MD et maintenant CD) qui se font... On l’a encore constaté quand on a débarqué au Québec où on avait jamais sorti de disques, les seuls qui s’y trouvaient avaient forcément été ramenés d’Europe, ou copiés. On ne fait sans doute pas le genre de zique qui correspond au prototype du consommateur qui va toutes les semaines s’acheter des CDs au magasin parce qu’il a "bien travaillé" et qu’il a "bien le droit d’en profiter"... et de claquer toutes ses thunes. On est plutôt du style à se faire passer nos morceaux de potes en potes, à se faire copier et recopier. Donc c’est difficile de savoir exactement où, comment et quelle quantité ça circule, et puis on est bien content que ça se balade comme ça.

Vous reprenez pas mal de morceaux "standards", vous n’avez jamais eu de problèmes ou eu à effectuer des démarches à ce niveau-là ?

EG : Si, pour le pressage de disques, on est tenus de payer quand on fait la moindre reprise et qu’on la "reproduit mécaniquement" (sur un support), ou qu’on "l’exécute" (en concert). Si on ne la déclare pas et qu’elle est repérée, on s’expose à des emmerdements sur lesquels on a pas envie de passer du temps, du fric et de l’énergie. Donc quand on a enregistré des reprises sur lesquelles il y a encore des droits (parce que c’est pas le cas de tous les morceaux, comme certaines des "chansons révolutionnaires" tombées dans le "domaine public"...), on a raqué. Pour ce qui est des concerts, c’est l’organisateur qui défini sa position par rapport à sa sacem locale, tu ne douteras pas que, s’il le faut, nous ne jouons absolument pas de reprises, tu vois ce que je veux dire.

Il y a quand même assez peu de chance qu’il y ait une personne d’une maison de disque qui vienne a un concert de René Binamé ?

EG : Y’en a, pas des maisons de disque mais des sociétés de droits d’auteur. En Belgique ils viennent de toute façon même faire chier pour la zique qui passe entre les groupes, il y a un réseau comme ça d’inspecteurs locaux, espèces de sous-fifres qui déboulent dans les salles (concerts, soirées,...) et qui sont payés à la commission. [Petit intermède pour essayer de déterminer si le groupe qui jouait venait d’arrêter ou pas]

Pour un groupe aussi vieux et relativement connu et qui tourne pas mal, on entend assez peu parler de vous dans les fanzines.

EG : Ah ouais ?

Par exemple votre dernier album, je n’ai vu aucune chronique (en France).

EG : Mais il est pas vraiment sorti en France en quelque sorte. Parce que depuis le début du groupe, il y a quand même pas mal de relais au niveau des fanzines et à un moment il y a eu des pistes pour savoir si on le distribue dans certains réseaux plus ou moins style Crash Disques en France. Y’a rien qui se fait vraiment.

Même sur les distros je n’en vois pas souvent...

Bin : La section logistique du label est assez aléatoire et le suivi n’est pas notre point fort. Du coup, c’est au fur et à mesure et au hasard des concerts qu’il apparaît par-ci par-là.

Oui donc on parlait des fanzines, tout ça, et ce qui se passe c’est que vous êtes passés dans Rock Sound (hors série), à votre âge, vous avez pas honte ?

EG : Je sais pas, je connais pas, c’est quoi ?

Ben tu sais, un magazine.. tu vois vraiment pas ce que c’est ?

EG : Non.

C’est un magazine français, je veux dire un vrai magazine avec des vrais groupes de merde dedans et tout ça et ils font des hors séries...

EG : Oui, oui, je vois [ndv : ce petit rigolo me faisait marcher !]. J’étais là, mais je ne savais pas, j’ai pas voulu, c’est la faute de Crash Disques (rires).

Rhoooo, c’est pas beau de dénoncer ses petits camarades...

EG : Je ne sais pas ce qu’il faut raconter par rapport à ça... Effectivement c’est une espèce de magazine de merde, voilà... L’histoire nous jugera, mais je pense qu’elle retiendra d’autres choses que nous finalement, on a fait mieux et on a fait pire.

Et ça vous a apporté une recrudescence de commandes ?

EG : (rires) M’étonnerait ! Qu’est ce que ça a apporté ? Je ne sais pas. A par des questions chiantes ! Mais il faut assumer !

Bin : Je ne crois pas non plus, le bénéfice s’il y en a un serait plutôt de se faire connaître plus largement ou de se rappeler au souvenir. Est-ce une bonne idée ? Difficile à dire parce qu’il y a peu de retour, on nous en parle rarement. En Belgique, il y a eu des périodes où nous avons fait pas mal d’interviews dans la presse musicale et quotidienne, c’est à double tranchant, ça apporte une notoriété certaine qui n’est pas inutile puisque ça amène parfois du peuple aux concerts, ça élargit l’audience mais ça émousse le propos, faut être prudent.

Et sur l’affiche de 71-86-21-36 (l’album de reprises de chants révolutionnaires), il y a le logo d’Alternative Libertaire (de Belgique, qui n’a pas de lien avec l’organisation crypto-trotskiste française du même nom).

EG : Oui parce que l’affiche avait été imprimée par Babar [ndv : ancien directeur du journal AL] à son imprimerie où il imprimait aussi AL. C’est que nous avons eu pas mal de contacts, plus que des contacts d’ailleurs, nous faisions des choses avec le journal, des choses dans le journal aussi, pendant un certain nombre d’années. Puis ces liens se sont relâchés, jusqu’à devenir inexistants. Aujourd’hui pour résumer, le journal existe toujours, il a entre-temps été repris par d’autres. Certains d’entre nous le lisent, d’autres pas, enfin de fort loin disons, juste de quoi polémiquer dans la camionnette.

Et AL est à moitié à l’origine de la fameuse brochure pour l’unité du mouvement libertaire, vous en pensez quoi ?

EG : On a reçu ça comme beaucoup d’autres...

Vous êtes cités 2-3 fois dedans quand même [après relecture rapide, il y a au moins deux fois le nom Binamé et une fois celui d’Aredje].

EG : Tiens ?

[En fait il y a une petite confusion. Ils croyaient d’abord que je leur parlais d’un texte pour l’unité qui a circulé sur internet sous forme de pétition - la police leur dit encore merci. En fait je parle d’une brochure qui est sortie peu après avec le même titre, et signée par un militant connu de la FA et par Babar. Une fois la confusion levée...].

La brochure je ne la connais pas. L’appel on l’a lu et on a décidé qu’on ne signerais pas parce que ça nous semblait assez bien du style : "on ratisse tellement large pour faire une espèce de grande famille libertaire" et finalement, c’est pour se retrouver un maximum sur un truc flou [ndv : sur les quelques dizaines de pages que comporte la brochure, à aucun moment ne sont définis les termes libertaire ou anarchiste. Ne parlons même pas du terme révolutionnaire...], tellement flou que finalement le seul contenu qu’il y a dedans c’est "il faut se retrouver ensemble mais en en disant le moins possible pour ne pas soulever des questions qui risqueraient de créer des divisions". [ndv : notamment au sujet des élections... Il est d’ailleurs amusant de constater que l’auteur de la brochure a depuis appelé à voter Chirac, ce qui a eu pour effet de créer une scission au sein de la FA ! C’est beau l’unité ! Et depuis, on n’en entend plus parler, de cette fameuse unité… J’ai l’impression que je parle d’un groupe de hardcore ! Tiens ça me fait penser à ces paroles du chanteur d’Opstand : "l’unité, c’est un truc de rugbymen. On laisse nos idées au vestiaire et on continue de se pisser dessus sous la douche"]. C’est un peu le principe, "il y a des positions, des critiques dont il ne faut pas trop discuter, qu’il ne faut pas mettre en avant parce que ça va mettre en péril cette unité du mouvement libertaire" [ndv : et puis d’abord, ça existe le "mouvement libertaire" ?]. Cela revient à ceci : mieux vaut se mettre d’accord sur le minimum pour être tous ensemble, tous ensemble, ouais-ouais-ouais [ndv : vieux slogans de manifs "unitaires"], que clair sur un truc moins "rassembleur". C’était un peu aussi de dire : "dans tout ce qui se passe aujourd’hui y a du libertaire" - tout le monde n’est-il pas un peu "anti-autoritaire", un peu "pour la liberté et contre les oppressions"... Du moins tant que les questions restent floues - "et donc faisons une grande famille libertaire, youkaïdi-youkaïda". Nous avons été sollicités plusieurs fois, mais nous n’avons pas souscrit. Nous pensons que la critique sociale, théorique, pratique, a davantage à perdre qu’à gagner dans ce genre d’initiatives... pas très neuves dans ce milieu d’ailleurs.

Très bonne réponse (rires). Vous avez eu une période pas mal axée contre la religion, il y a quand même un 45t, un mini-CD la dessus, plus des vieilles chansons (et la proposition en 94 de jouer n’importe où gratuitement pourvu que ça soit contre la venue du pape !). Pourquoi ce blocage ?

EG : Ce blocage ! (rire) C’est plutôt un déblocage qu’un blocage. Je vois ça comme une partie d’un tout qui à un moment se manifeste comme une sorte d’étape parce que ça fait partie des choses auxquelles on est le plus directement confrontés et principalement à l’école, via la religion, les curés... En terme d’institution, sur la question de l’Eglise, c’est une des institutions par laquelle tu es confronté à l’Etat quand t’es gosse. Il y a toutes ces chansons de rupture par rapport à ça, blasphématoires, sarcastiques et autres... Après on a pas eu envie d’être "le groupe anticlérical". Y’a eu les chansons à l’occasion de la visite du pape, on a sorti des trucs là-dessus à ce moment-là et on a fait d’autres choses, y’a eu les reprises de chansons révolutionnaires et puis le dernier album, on y parle d’autres choses, à un niveau plus général duquel la religion fait partie, mais dont ce n’est jamais qu’une partie. C’est pas en fermant les églises que le reste s’écroule, puisque l’Etat s’est repeint aux couleurs de la laïcité, parallèlement au foisonnement de sectes de tous poils. Plus fondamentalement t’as tous les mécanismes de culpabilisation qui sont très religieux, et très ancrés dans les trucs laïques. "Tu travailleras à la sueur de ton front", ça n’appartient pas qu’aux curés. Ils en sont des flics efficaces, mais quand ils ne le sont pas d’autres prennent le relais, puisque ce qui compte c’est bien que nous travaillions à la sueur de notre front, bien plus que de savoir si on va à la messe ou pas. La télé a d’ailleurs largement et fort avantageusement remplacé les sermons en chaire de vérité, avec l’avantage supplémentaire de caler chacun chez soi. C’est pour ça que nous avons pondus des chansonnettes sur d’autres choses qui nous semblaient importantes, ce qui ne nous empêche pas de les mêler aux autres en concert.

La papamobile ça reste quand même un grand tube !

EG : Oui (rires), puis c’est aussi une parodie de chanson anticléricale, de juste chanter "le pape immobile dans sa papamobile..." et puis c’est tout...

Justement dans le dernier album il faut quand même dire qu’il y a des textes politiques d’un niveau... rare, dans le sens où pour une fois il s’agit vraiment d’une critique politique de l’aliénation quotidienne (et qui, fait rare, ne résument pas le changement social à un changement de consommation !). Jamais René Binamé n’a fait de chansons contre les vilains fascistes ou n’est passé par une phase "Le Pen est pas beau" "les flics sont méchants" (amen) comme la plupart des groupes "engagés" (vers où ?)... Enfin si un peu au début...

EG : Les chansons, elles se font par les discussions qu’on a entre nous donc c’est toujours un état des lieux des discussions, et pas un espèce de catéchisme qu’on a envie de balancer. Et on se retrouve de fait [ndv : du fait de réfléchir avant d’écrire un texte ?] en marge des thèmes de prédilection qui deviennent souvent un peu des thèmes bateau que tu retrouves dans les chansons et dans les slogans, les affiches, les tracts, les tables des presse [ndv : les cerveaux]... Où il faut la chanson un peu antifasciste de base, une autre un peu nationaliste qui pays basque qui Chiapas, une autre contre l’injustice et les abus de bavures...

Ah ben justement on peut pas faire un pas même dans le mouvement dit libertaire sans tomber sur des textes qui, au final, se révèlent être du nationalisme. Tiens, vous avez fait un 45t en Wallon, pourquoi ? Y-a-t-il des gens en Belgique qui ne parlent que Wallon et qui ne comprennent pas le Français ?

EG : Au départ le Français en Belgique c’est la langue de la bourgeoisie, qui est la langue des affaires et du patron. Et la langue de l’ouvrier c’était dans la partie nord du pays les dialectes flamands et dans la partie sud du pays les différents dialectes wallons. Et puis pour la bonne marche des affaires, il faut renforcer la cohésion nationale et donc unifier la langue, et ça peut se faire avec plusieurs langues comme ça se fait chez nous avec le Flamand d’un côté et le Français de l’autre. Mais donc au départ la bourgeoisie de Flandre était également francophone, tandis qu’aujourd’hui elle parlera plutôt Flamand. Le "tu travailleras à la sueur de ton front" arbore maintenant les couleurs de l’unité nationale flamande. Ce n’est pas n’importe quoi qu’on chante en wallon non plus, vu qu’évidemment à la télé t’as du folklore wallon ou du théâtre wallon... Bien inoffensifs. On a aussi soit recherché soit écrit (là je pense à Laurent qui jouait avec nous à cette époque, et qui est assez calé dans le domaine), des textes et des thèmes du mouvement ouvrier, à l’époque où il s’exprimait encore en wallon et où il était clair que le Français était la langue du patron. Mais ce n’est pas une démarche identitaire et encore moins nationaliste. Il y a des républicains wallons, des nationalistes wallons comme il y a des nationalistes flamands etc...

Et vous avez repris le "Chant des Partisans", et vous m’aviez expliqué que vous le regrettiez un peu en découvrant par après l’origine exacte de ce texte ?

EG : Ah, il en rate pas une ! Tout à fait. Dans le choix des chansons pour le CD de reprises de chansons révolutionnaires celui là nous semblait avoir sa place dans le contexte où on le mettait, et puis en cour de route, et malheureusement une fois que le disque était bouclé et en gros sorti, qu’on a eu dans la foulée des discussions sur la véritable origine de ce morceau, qui est en fait un morceau écrit par Joseph Kessel et son oncle Maurice Druon de l’académie française, et au moins Kessel était clairement stalinien. En fait c’est un chant patriotique de la résistance, et quand tu le relis avec ça en tête il y a de sérieux problèmes dans la chanson. En plus, "il y a des pays où les gens aux creux des lits font des rêves", pour eux c’étaient les pays soi disant communistes de l’Est... Le PC français faisait dans l’ultra-patriotisme, "buttons les sales schleus" pendant la guerre et "produisons français, achetons français" dans la suite. C’est-à-dire "tu travailleras à la sueur de ton front et tu achèteras français", avec pour ligne politique de crier au fascisme à tout va. On s’est rendu compte de tout ça et en plus de la confrontation terrible entre Makhno, exilé à Paris, et Kessel, crapule stalinienne qui publie un roman assez dégueulasse et diffamatoire, affabulations autour de la vie de Makhno (il a même été réédité encore récemment) [Ca s’appelle « Makhno et sa juive », et c’est hallucinant de bêtise !]. Makhno protesta vivement contre ce qui était raconté dans le bouquin, où sont notamment reprises les accusations bolcheviques d’antisémitisme, que nous savons être des diffamations, mais qui malheureusement circulent même dans le mouvement libertaire. Le problème pour Makhno, c’est qu’il était réfugié politique à moitie illégal sur le territoire et menacé de ce qu’on appellerait aujourd’hui la double peine, c’est-à-dire qu’il était toléré à condition de fermer sa gueule. Suite à des meetings à Paris, il avait été interdit d’activité politique. A côté de ça il y a Kessel avec son aura de grand littérateur français qui sort son bouquin, tient des conférences pour justifier ce qu’il raconte dans son bouquin. Ce sont des choses qu’on a découvertes dans des discussions après la sortie du disque et du coup on a arrêté de faire la chanson en concert. C’est un peu con, on aurait pu s’informer à temps. C’est aussi un peu la misère de la situation dans laquelle on se trouve, comme coupés de notre mémoire, alors on essaye de se balader dans cette mémoire, et on s’est un peu planté sur certains trucs.

C’est très intéressant parce qu’a Toulouse il y a "Motivés", groupe d’extrême gauche avec le groupe musical Zebda par derrière, et à l’époque où ils étaient soutenus par la LCR ils avaient sorti un disque qui s’appelait justement "Motivé", CD de reprise de chants d’extrême gauche, et où donc Zebda reprend cette chanson en y ajoutant le refrain "motivés, motivés" (pour aller voter), qui fit fureur chez les jeunes vaguement à gauche à l’époque....

EG : Zebda je ne les connais pas vraiment. Sur ce disque y’a aussi "La butte rouge", je trouve la version sympathique et c’est une chanson qu’on pourrait chanter aussi, il y a "le temps des cerises", autre chanson issue de la Commune, on n’a pas voulu la reprendre parce que c’est une chanson qui en dit en même temps pas assez, et qu’Yves Montand peut aussi chanter, comme il chanta le "Chant des Partisans". Dans le petit monde musical, ce que la presse aime bien mettre en avant comme "groupes engagés", après quand tu lis un peu ce qu’ils racontent, c’est de la social démocratie, c’est l’intégration, la citoyenneté... Et je ne vois pas où est la critique sociale là-dedans. Et en plus le fait de se présenter aux élections... Ces groupes servent un peu de phare et quand tu vois ce qu’ils racontent c’est souvent un peu hallucinant. Même indépendamment des intentions qu’eux y mettent, y’en a qui tiennent lieu de bannière, du groupe engagé de service. Au niveau le plus spectaculaire t’as des groupes comme Rage Against the Machine qui passe pour rentre-dedans, et après tu vois ce qu’ils racontent c’est plutôt affligeant. Mais on peut aussi nous balancer des critiques par rapport a ce que nous faisons. Bon d’ailleurs c’est un peu ce que tu fais et malheureusement ça ne se fait pas assez souvent, on ne parle pas assez souvent de ce qu’on met dans les chansons [ndv : et surtout derrière !] et on pourrait nous rentrer dedans un peu plus souvent, ça serait plus de discussions intéressantes et ce serait pas plus mal.

Et par rapport aux Wallons, vous avez entendus parler des GAM, Groupes d’Actions Musicales ? D’après le peu que j’en sais c’était pendant les luttes anti-nucléaires des années 70, comme à Chooz, où ils allaient animer les luttes en faisant de la musique. Ne trouvez vous pas justement que les groupes musicaux "engagés", ce sont des groupes qui jouent toujours dans les mêmes circuits avec des textes engagés tout ça, alors qu’il n’y a quasiment aucun groupe qui va jouer par exemple dans une usine en grève ou sur des sites en lutte ? Ca ne serait pas plutôt ça un groupe politiquement engagé ?

EG : C’est une question qu’on ne peut pas séparer de la période dans laquelle on est. GAM c’est une génération juste un peu avant la nôtre, et ils se sont retrouvés à faire de la zique dans des manifs plutôt que de faire de la zique qui parle de manifs, et d’ailleurs après, quand ce mouvement des années fin 70 / début 80 est retombé, ils n’ont pas continué a faire des concerts comme groupe de musique, comme on pourrait dire que nous on le fait, mais ils jouent encore de temps en temps, en soutien à des luttes. Les Binamé ont démarré dans un contexte plutôt de mouvements étudiants, lycéens, à l’âge où nous on se retrouvait là-dedans. Le GAM est né dans un contexte de luttes, nous on est apparu à une époque où ils s’en passe un peu mais pas énormément, a fortiori en comparaison aux années 1970, ou dans "l’entre-deux-guerres". Et ça détermine beaucoup ce que c’est que de faire de la musique, qu’est ce que c’est de faire des concerts, et on se retrouve dans des endroits où les concerts sont une sorte d’activité à part entière [ndv : pour occuper la jeunesse ?]. Les squats eux-mêmes ne sont pas à l’abri, les concerts pour les concerts ça peut pomper un maximum d’énergie. Il y a le fait d’occuper une maison, l’atteinte bien réelle au droit, et puis il y a ce qu’on y fait après, qui n’est pas à isoler de ce qui se passe dans la période qu’on vit maintenant. C’est pas une question de s’auto-flageller ni de se déresponsabiliser complètement. On vivrait en Argentine aujourd’hui (voir date de l’interview...), qu’est ce qu’on ferait ? Est ce qu’on ferait des concerts dans des manifs ? Est ce qu’on ne ferais plus de concerts ? … Je ne sais pas. Et c’est un contexte sans doute plus enthousiasmant qu’être aujourd’hui à Dijon ou à Bruxelles...

Et le contre sommet à Bruxelles l’an dernier ?

EG : A tout sommet son contre sommet, à toute messe de gouvernants sa contre messe ONG réformiste, c’est ce qu’on entend de plus en plus, aussi dans ce qu’on peut lire là-dessus, comme critique dans le mouvement. Y’a comme les deux faces d’une seule et même chose, les sommets et contre sommets (avec la grand messe de Porto Allegre et son cortège de ministres en fonction), et après il y a un mouvement de contestation qui se situe en contre ces deux faces, et je pense que c’est là qu’il y a le plus de trucs intéressants, qui critiquent aussi le fait d’aller systématiquement se rendre dans les lieux où il se passe quelque chose au moment où les flics sont sur le pied de guerre pour t’attendre et où il y a des côtés assez spectaculaires, spectacle de guérilla urbaine... Il y a pas mal de critiques qui sont apparues aussi pas rapport au fait de voir là-dedans la forme ultime de la lutte [ndv : ou la seule forme de lutte pour certains !]. Et des situations comme l’Argentine aujourd’hui bouleversent un peu ça parce que les gens sont rattrapés par leur quotidien, par l’agression du capital contre leur vie et là il est plus question d’attendre un sommet ou un contre sommet pour descendre dans la rue, ils sont dans la rue. Et ça remet un peu les pendules à l’heure par rapport à ce calendrier des réunions. C’est partout et tous les jours qu’on accepte ou non la dégradation de la survie, l’austérité sous toutes ses formes, la pression de l’exploitation. (NB à tout cela on peut ajouter entre-temps tout ce qui se passe autour de la guerre en Irak : luttes et oppositions réelles, sur plein de terrains différents partout dans le monde, puis les divers détournements nationalistes, identitaires, et chez nous les grandes promenades pacifistes organisées sous la tutelle d’un paquet de gouvernement auto-proclamé "anti-guerre" ou "pour la paix" avec le cynisme le plus déconcertant...)

Et ce qui est paradoxal, c’est que dans les milieux "contestataires", anars etc... il y a eu très peu de textes avec une analyse politique de la situation en Argentine (il y en a beaucoup plus eu sur le Chiapas, où les choses paraissent beaucoup moins claires... L’attrait de la cagoule en guise de solidarité internationale ?). Dès qu’il se passe quelque chose de vraiment intéressant, tout le monde rentre la tête dans le sable !

EG : En France et en Europe surtout c’est difficile de trouver quelque chose qui te parle de quelque chose qui se passe pas en France, c’est une réalité, même à propos de l’Algérie (NB entre-temps a été publié par "l’encyclopédie des nuisances" un texte de Jaime Semprun, "Apologie pour l’insurrection algérienne"). Et puis quand ça commence par "ah ben tiens ils se passe quelque chose dans le tiers monde" c’est souvent mal barré... Il y a un feuillet sur l’Argentine ici à l’entrée, de l’OCL, et qui est une espèce d’apologie tous azimuts où tout est un peu mis sur le même pied, l’action directe, la fameuse "autogestion dans les usines"... Tout mélangé alors que forcément, ce doit être des situations où les choses sont très contradictoires, où les buts, les moyens ne sont jamais clairs une fois pour toutes, et dans ce genre de feuillet t’as rien de ces contradictions justement. Pendant ce temps, la répression attend son heure, l’enterrement du mouvement se planifie. Et dans les milieux libertaires c’est souvent l’apologie de l’autogestion qui s’arrête aux portes de l’usine "Ah les ouvriers ont pris l’usine, chouette" et puis sur les perspectives du mouvement en dehors de l’usine, c’est très pauvre comme analyse. Mais c’est intéressant de discuter de tout ça parce que ça nous sort de tous les trucs du début de l’interview, la popotte familiale du petit milieu, pourquoi crust machin tout ça [ndv : oui mais bon, Vendetta est un "fanzine musical" selon les hérauts du fanzinat "politisé", il ne faut pas que je les déçoive !]. Ne pas faire 2-3 concerts par semaine, c’est aussi avoir plus de temps pour essayer de comprendre un peu ce qui se passe hors de nos petits ghettos...

Sur votre stand ce soir y a pas mal de brochures sans mentions d’éditeur, c’est vous qui les produisez ?

EG : Y’a un pote qui tient l’infothèque à côté du stand de Marcor. Ca c’est un peu le paradoxe chez nous, c’est qu’on a des discussions entre nous, sans doute pas assez... qui sont forcément perpétuellement en cours et par rapport auxquelles on arrive pas assez souvent à prendre des décisions et à se mettre d’accord : "au concert on débarque et on met ça, ça et ça sur la table, on photocopie tel truc...". Du coup ce qu’il y a sur la table, il n’y a rien sur lequel tout le monde va être d’accord dans le groupe, certains amènent leur caisse de ceci ou cela, là un pote vient avec nous et fait une infothèque... On a des envies de faire nous même certaines choses style brochures etc, comme le Aredje papier il n’existe pas vraiment aujourd’hui de fait (NB entre-temps un numéro est sorti...), alors qu’on a des idées, qu’on en parle... On a du mal à concrétiser ça, c’est un peu dommage.

Le mot de la fin ? J’ai l’impression qu’il y a pas mal d’endroits où vous pouvez jouer et où vous allez jouer sans vous prendre trop la tête, avez vous l’intention de conquérir de nouveaux marchés ? Des disques en préparation bla bla bla ?

EG : Il y a de la musique en préparation depuis cet été, on a un peu enregistré. On se prépare a enregistrer ça un peu mieux. En fait il y a deux choses : ce qui est le plus avancé, ce sont des versions plus calmes et un peu bizarroïdes d’une sélection de morceaux du dernier album et des chansons révolutionnaires qu’on a faites en concerts à des endroits où on devait jouer calme, et ça a donné des versions différentes, où l’un et l’autre changions d’instruments, qu’on a eu envie d’enregistrer et de voir ce que ça donne. Ca c’est l’idée qui est la plus loin vu que les morceaux sont déjà là avec leurs textes et leur musique. Y compris des reprises inédites pour nous. Et puis il y a de nouvelles chansons ou morceaux mais qui en sont plus au stade de la musique pour l’instant, et ça on ne sait pas encore exactement ce que ça deviendra. Et puis pour le reste on continue notre petit bonhomme de chemin sur la route, ce qui fait qu’on a la chance de se rencontrer là, ayant chacun fait un bout de la route dans un sens et l’autre !

Pas d’arrêt de sitôt ? Vous faîtes pas à la Crass, en 2004 on s’arrête ?

EG : Ils l’ont fait vraiment ?

Ben ouais, ils avaient dit en 1984 on arrête et en 1984 ils ont arrêté.

EG : Eh bien René Binamé s’arrêtera en 1984, promis.

Voila, vous en savez assez pour l’instant.

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