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07-08/2006 : Orwell en Catalogne



LES VIEUX DOSSIERS D'ANATOLE


ORWELL EN CATALOGNE


Lorsque George Orwell débarque à Barcelone en décembre 1936, il croit encore y sentir la liesse révolutionnaire qui a enflammé la capitale catalane durant l’été. Depuis que le peuple en armes a jugulé le coup d’état militaire du 18 juillet, une multitude de comités ouvriers se sont substitués à l’État en déliquescence. La colonne Durruti a gagné l’Aragon et tente de reprendre Saragosse. Pourtant, la révolution s’essouffle, les bureaucrates de la CNT sont entrés au gouvernement reconstitué et les milices sont confrontées à leur intégration forcée dans l’armée régulière. Orwell se rend en Espagne à 33 ans pour « combattre le fascisme », il n’y vient ni en écrivain, ni en analyste politique déjà convaincu des enjeux idéologiques en place. Comme il le confie peu avant son départ à l’écrivain prolétarien Jack Common qui l’interroge sur les raisons de son accoutrement de gentleman soldier : « Ce fascisme, il faut bien que quelqu’un l’arrête ». Dans un premier temps, il projette vaguement de s’engager dans les Brigades internationales mais renifle très vite leur inféodation au Komintern. Fort de son expérience dans la police en Birmanie (un des tourments de sa vie !) il devient caporal dans une milice du POUM, parti d’opposition marxiste. Au front, il déplore la saleté, les rats, la pénurie de bouffe et de tabac, le manque d’armes. Par ailleurs il apprécie la camaraderie internationale et « la générosité du caractère espagnol », même si ces remarques sont souvent teintées d’une distanciation qu’accentue son allure un peu guindée et sa silhouette de grand échalas, chaussant du 46, qui le font apparaître comme un excentrique aux yeux de ses camarades plus francs du collier.

Contre les membres de son groupe, Orwell se montre d’abord favorable à la militarisation des milices qui jusqu’alors ont un fonctionnement démocratique. « La guerre avant la révolution » lui semble un mot d’ordre pragmatique. Mais très vite il constate l’implication du chantage de Staline qui promet de fournir des armes en échange de la liquidation des révolutionnaires. « En essayant de me faire ma propre opinion, je me brouillai avec les révolutionnaires, [...] mais je m’opposai plus violemment encore à ceux qui tentaient d’exploiter la discipline exigée par la situation militaire pour instaurer un système de parti unique. » Ce conflit va jouer pour lui comme un révélateur politique. La guerre dévore la révolution sans pour autant assurer la victoire. De retour à Barcelone en mai 1937, il assiste effaré aux combats qui opposent la « coalition libéralo-communiste » aux révolutionnaires. « Lorsque je sus de quoi il retournait, je me sentis moralement plus à l’aise. La question était suffisamment claire. D’un côté, la CNT, de l’autre, la police. Je n’ai pas un amour particulier pour l’“ouvrier” idéalisé tel que se le représente l’esprit bourgeois du communisme, mais quand je vois un véritable ouvrier en chair et en os en conflit avec son ennemi naturel, l’agent de police, je n’ai pas besoin de me demander de quel côté je suis. » Les mensonges de la propagande stalinienne constituent ce qui le débecte le plus. Le Gépéou agit alors comme un poisson dans l’eau pour pourchasser les vipères lubriques et autres « hitléro-trotskystes » grouillants. « En Catalogne, l’élimination des trotskistes et des anarcho-syndicalistes a commencé. Elle sera poursuivie avec la même détermination que celle qui a été démontrée en Union soviétique », proclame sans vergogne la Pravda. Les assassinats se multiplient, les prisons républicaines sont remplies d’anars et de poumistes. En juillet 1937, de retour en Albion, Orwell constate que la version stalino-républicaine du conflit s’impose partout. Alors qu’il rédige son livre Hommage à la Catalogne, il se voit opposer un tas de fins de non-recevoir tant l’influence stalinienne est puissante dans l’intelligentsia. Plus tard il dresse un bilan du conflit : « Après tout ce que j’ai vu là-bas, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il est vain d’être “antifasciste” tout en s’efforçant de préserver le capitalisme. » Pour autant il doute que la guerre ait été perdue parce que la révolution a été sabotée. Il estime que les raisons sont essentiellement militaires, même si stratégiquement « l’issue de la guerre d’Espagne s’est jouée à Londres, Paris, Rome, Berlin - en tout cas pas en Espagne ». N’oublions pas Moscou...

Actuellement un certain tourisme commémoratif flèche le parcours du milicien Orwell sur le front d’Aragon, comme un people de la Guerre d’Espagne au même titre qu’un Malraux ou un Hemingway, en gommant soigneusement les doutes et la lucidité de l’écrivain sur cette période. Ça n’intéresse sans doute personne.

Anatole Istria


Article publié dans CQFD n° 36, juillet-août 2006




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